1924





Wade Belak et la crise du goon   ~   7.09.11

« Je me suis déjà battu contre lui. C’était un chic type. »

- Stéphane Quintal



J’ai raccroché au hockey lors de la saison miraculeuse du Canadien en 2007-2008, après une pause de quinze ans qui a suivi le départ des Nordiques. J’étais à Val d’Or et je n’avais pas grand-chose à faire. Depuis, bien que revenu en ville, j’ai vu, à quelques exceptions près, l’intégral des quatre dernières saisons, en plus des séries éliminatoires. En dépit de cette assiduité, je n’ai jamais entendu parler de Wade Belak avant la semaine dernière. Le nom de Rick Rypien me disait vaguement quelque chose, peut-être en raison de la présence des Canucks en séries. Quant à Derek Boogard, il serait à la même place de mon néant mental si je n’avais pas lu, sur le blog Habs Inside Out, une entrée typique du genre « on n’aime pas la bagarre, mais regardez celle-là ».


Les trois étaient des goons, des bagarreurs. Les trois sont morts cet été. Boogard a été victime d’une overdose d’alcool et d’oxycodone, un opiacé. Il avait 28 ans. Rick Rypien s’est suicidé après une bataille de dix ans contre la dépression. Puis, Wade Belak, à l’aube d’une retraite à l’âge de 35 ans, s’est pendu. On le disait dépressif également. La plupart des commentateurs espèrent que cette série morbide amènera les décideurs de la LNH à réfléchir sur la violence au hockey. Aidons-les.



Le goon

L’utilité générale du goon dans une équipe de hockey est discutable. Plusieurs équipes n’en ont pas et choisissent tout simplement d’ignorer les invitations « à danser ». Ceux qui en ont les placent sur le quatrième trio et ne les font jouer qu’épisodiquement : ils ont peu de minutes de jeu dans une partie et ne jouent pas toutes les parties. On les envoie essentiellement contre les quatrièmes trios adverses – surtout ceux qui ont des goons – et en mission punitive lorsqu’il faut corriger un joueur de l’autre équipe. On les appelle alors les policiers puisqu’ils font la loi (on pourrait ajouter à l’analogie qu’ils sont brutaux et qu’ils arrivent souvent trop tard.) Le reste du temps, les goons sont des healthy scratch : quand toute l’équipe est en santé, ils ne sont pas de l’alignement.


Ainsi, Derek Boogard n’a joué que trois saisons de plus de 50 matchs sur les sept de sa carrière professionnelle, avec un plateau de 65 à sa première année dans la grande ligue. Rypien, à cheval entre les mineures et les majeures, et souvent blessé, n’a fait qu’une saison de 69 matchs, plafonnant autrement à 22. Quand à Belak, il a été plus constant, mais n’affiche finalement qu’une moyenne de 39 parties jouées en 14 ans dans la LNH. Même pas la moitié d’une saison complète.


Il faut noter que dans un sport au calibre extrêmement relevé, avec un bassin de joueurs potentiels pratiquement inépuisable puisqu’il s’agit du sport national dans plusieurs pays nordiques, le Canada en premier lieu, le goon est moins bon qu’une grande quantité de joueurs qui n’atteindront jamais les ligues majeures. Le plus souvent, il a des mains de plomb et les pieds dans le ciment, alors que les circuits mineurs regorgent de joueurs talentueux qui sillonnent l’Amérique en Greyhound parce qu’ils ne mesurent pas plus de 5 pieds 8. Le goon est là parce que, suivant un modèle maintenant général, il a un rôle à jouer dans l’équipe. Il y a des attaquants défensifs, des défenseurs offensifs, des power fowards, des spécialistes des unités spéciales, etc. Et il y a le goon, qui est là pour se battre. Il n’est là que pour se battre.


Le goon a donc un rôle ingrat, puisque la seule pression qu’il ressent est celle de ses coéquipiers, du coach et des spectateurs qui le poussent à casser la gueule d’un adversaire. Un rôle absurde, puisque le plus souvent il se bat contre le bagarreur attitré de l’autre équipe qui lui non plus n’a pas d’autre fonction dans l’équipe : on parle alors de combats arrangés, sur acceptation mutuelle, qu’aucun enjeu ne semble motiver. On ajoutera que la plupart des vrais joueurs de hockey, ceux qui patinent, fabriquent des jeux et mettent la rondelle dans le filet adverse, ne sont généralement pas reconnus comme des adversaires potentiels : on ne se bat pas contre Martin Saint-Louis, Tomas Plekanec ou Henrik Sedin. Enfin, l’impact de la bagarre sur la partie est insignifiant : les cinq minutes de punition pour s’être battu n’entraînent pas de diminution de joueurs sur la patinoire, si bien que tout recommence comme s’il ne s’était rien passé. On peut imaginer que chaque fois que Wade Belak, Derek Boogard ou Rick Rypien sautaient sur la glace, ils avaient ce sentiment de ne devoir leur place qu’à un vice de système, un archaïsme dans une ligue incapable d’évoluer, et qu’ils sentaient l’urgence d’aller secouer un adversaire seulement pour justifier leur place dans l’équipe. Ils n’ont pas connu beaucoup d’autres gratifications de ce sport : aucun des trois n’a totalisé dix buts en carrière.


D’ailleurs, il suffit de prendre la parole des goons eux-même. Suite au décès de Belak, Paul Bissonnette, qui fait le même travail chez les Coyotes, disait : «Le simple fait de jouer un rôle aussi limité, de se retrouver dans la formation puis d’en être exclu, tu te sens inutile. Je peux comprendre à quel point ça peut affecter le moral des gars, en plus des combats en tant que tel et des coups qu’on reçoit constamment à la tête. La façon dont il se faut se bercer d’illusions pour bien jouer notre rôle est très particulière […]. » André Roy a résumé tout le reste dans une entrevue à RDS : comment il faut se défoncer à l’entraînement pour finalement ne pas jouer, le sentiment d’être isolé de l’équipe, le stress qui empêche de dormir, la dépression qui n’est jamais loin, le vide et la solitude après la retraite…


Il n’y a qu’à regarder le goon le plus représentatif des dernières années, Georges Laraque. Laraque ne s’est pas suicidé et n’est pas mort du ridicule non plus, en dépit de ses publicités douteuses et de son engagement au Parti Vert. Laraque n’en finissait plus de dire en entrevue à quel point il ne devait son poste qu’à ses capacités de bagarreur, ayant presque l’air de trouver ça dommage lui-même. À la fin, il ne se battait plus qu’exceptionnellement, disant s’en tenir à un code d’éthique qu’il était le seul à connaître. Trop gros, trop lent, ne jouant pas son rôle, il était devenu un poids pour l’équipe, « une distraction » selon le directeur général Bob Gainey, alors que son coach en rajoutait : « Nos chances de gagner sont meilleures sans lui ». Il faut voir Laraque se tirer et sauter partout pour célébrer son dernier but – sur son seul tir de la saison – pour comprendre à quel point un tel événement était aussi exceptionnel qu’incongru. Sept jours plus tard, il était renvoyé.


Ce rôle absurde et inutile, le goon le fait pourtant au détriment de sa santé, sinon de sa vie. Il se blesse régulièrement les doigts, se casse le nez, se tord les genoux, se disloque l’épaule en tombant. Plus encore, les événements de cet été surviennent dans un contexte de conscientisation face aux problèmes de commotions cérébrales qu’on appelle désormais des « blessures au cerveau ». Elles causent des maux de tête sévères, des étourdissements, des difficultés motrices, amènent des émotions à fleur de peau, etc. Les conséquences à long terme sont encore plus effrayantes : possibilité accrue de démence, d’Alzheimer et de maladie dégénérative. Mais surtout, d’un bout à l’autre, la dépression. Ces dépressions – et cette position marginale dans l’univers de leur sport – amènent leur lot d’excès et de dépendances. Le docteur Alain Brunet, chercheur en santé mentale, disait au Devoir : «Le stress post-traumatique touche les gens qui commettent ou subissent de la violence. Ça peut aussi expliquer des dépressions, des problèmes relationnels, de l’abus d’alcool et de substances, explique-t-il. C’est des jobs de fous. Être payé pour casser la gueule de quelqu’un d’autre, ce n’est pas normal. »


On se souvient de John Kordic, mort à 27 ans d’une crise cardiaque après une consommation de drogue excessive. Crise cardiaque aussi pour Bob Probert qui avait eu ses démêlées avec la police et ses problèmes de consommation. Overdose pour Boogard, alcool et médicaments. Il était fourni par son frère Aaron, bagarreur et pusher semble-t-il, lequel fut arrêté le lendemain pour revente de produit réglementé (l’oxycodone de son frère) alors qu’il sortait la veille d’un centre de désintoxication. Dave Morissette le disait à Mathias Brunet : «Ce n’est pas un métier normal. Notre stress de se battre peut mener à l’alcoolisme. Il y a aussi les stimulants, les gars qui prennent trois ou quatre pilules entre les périodes pour se motiver. » Lui-même consommait des stéroïdes.


Enfin, le goon n’a pas vraiment de gratifications salariales. Son salaire peut sembler élevé pour le travailleur ordinaire, mais il serait plus juste de dire qu’il joue à la roulette russe avec sa vie – et celle des autres – pour des pinottes. D’abord d’une manière relative : Rick Rypien et Wade Belak gagnaient autour de 600 000$ les trois dernières années, pratiquement le salaire minimum de la ligue, alors qu’ils jouaient avec des coéquipiers gagnant dix fois ce montant. Ensuite d’une manière absolue : après avoir retranché environ 30% d’impôts, il faut prendre en compte que la carrière du goon peut s’arrêter à tout moment et que l’argent qu’il aura gagné sera le fonds de pension d’une retraite prise autour de 30 ans. Il lui sera difficile de se recaser, n’ayant probablement pas d’études à faire valoir. Disons que ses habiletés ne sont pas ce qu’on appelle, dans le jargon d’aujourd’hui, des compétences transversales.



La crise

Le hockey tel qu’il est pratiqué aujourd’hui n’est pas un beau spectacle. On le dirait conçu comme un mélange de boxe et de football américain ; les patins rendent le tout excitant et dangereux, tout comme l’équipement de gladiateur dur comme du plâtre. Une rondelle est mise en jeu pour distraire les joueurs. Quand l’un d’eux a la mauvaise idée de se pencher pour la regarder, un joueur de l’équipe adverse fonce sur lui pour le plaquer, souvent dans le dos. Si le premier s’écrase et tombe sans connaissance, c’est de sa faute : il ne suivait pas l’action. Une publicité avec Joël Bouchard reprend ce cliché : « garde la tête haute mon homme». Et pendant que la civière apporte le malheureux, Benoit Brunet de commenter : « c’est un sport de contact, Pierre ».


La LNH continue hypocritement de promouvoir un hockey violent parce que ça plaît notamment aux marchés américains qui n’aiment pas le hockey, ainsi qu’aux morons plus génériques. Il n’y a pas de hasard à ce que les bagarres soient valorisées par un imbécile comme Don Cherry qui déplore la tendance actuelle à favoriser la vitesse et l’habileté. Elles sont en accord avec sa vision du monde dans lequel les vrais hommes se battent alors que les efféminés portent des visières pour se protéger ; sans surprise, ces moumounes sont aussi des étrangers qui parlent des langues pas viriles (“most of the guys that wear them are Europeans or French guys”). Ces réflexes de mâle alpha se reportent également sur le plan politique : conservateur notoire, Cherry fait des publicités pour l’armée et participe à des rassemblements politiques pour dénoncer les pinkos qui roulent à bicyclette.


La perception selon laquelle le sport en général, et ici particulièrement le hockey, est une métaphore de la société fait qu’il y a une forte homologie entre une vision du monde qui promeut la loi de la jungle et le conservatisme politique. L’idéologie rétrograde d’un Don Cherry condamne l’autorité régulatrice – les propriétaires, l’État – pour laisser les « forces » s’arranger entre elles. À cet effet, le goon est représentatif d’un état antérieur de la société, d’un stade pré-civilisationnel du sport. Comme le disait André Roy filant une analogie qui le ramenait à l’antiquité romaine : «j’avais l’impression d’être acclamé comme un gladiateur ».


Le goon est donc à l’image d’un monde dans lequel il faut se battre pour survivre et pour garder son emploi. Le hockey n’étant pas un univers très subtil, le travail du goon est, littéralement, de se battre. En temps de crise permanente du capitalisme et de précarité du monde du travail, il est comme ces travailleurs toujours sur la corde raide, à la merci des aléas du marché et de la concurrence de nouveaux joueurs, toujours plus agressifs, qui attendent leur place. Il n’est qu’à voir les parties hors-concours d’avant-saison où les bagarres pleuvent : les nouveaux veulent impressionner leur coach. On observe d’ailleurs le phénomène inverse en séries éliminatoires, où le nombre de bagarres diminue drastiquement, puisque l’enjeu de la partie est de taille.


On appelle ces joueurs qui sont dans les grandes ligues par leur esprit de battants des journeyman, des « séjourneurs » en quelque sorte. Il vaut peut-être la peine de contourner la difficulté de traduction pour adopter le faux-ami de « journalier ». Le goon est à l’image du travailleur sans qualification qui vend sa force de travail à la journée, comme les travailleurs déclassés vont pointer chez Adecco ou Manpower. Il travaille pour qui veut bien l’engager, change d’adresse et de maillot aussi souvent que nécessaire, sans rechigner. Don Cherry se targue d’avoir changé d’adresse 53 fois dans sa carrière de joueur de ligues mineures ; il présente sa femme comme une véritable héroïne dans un laïus qui tirerait les larmes s’il n’était pas proprement révoltant :


« The point I’m trying to make is Rose Cherry’s Home for Kids is named after a person who never quit; 16 years in the minors making $4500; 53 moves; having babies alone; traveling pregnant; living in God forsaken places (I am ashamed) and as God is my judge never complained once. I know at times she must have been unhappy, especially at the end of my career, no job, no trade, no education, could not get a job sweeping floors. Sixteen years of this and still she “Hung Tough” as we say in hockey. »


Se taire et s’accrocher, dans ces conditions, ce n’est pas faire preuve d’opiniâtreté ; c’est se soumettre à la brutalité de l’ordre existant. Ce n’est pas de l’abnégation, c’est de la complaisance lyrique qui est tout ce qui reste à la victime dépossédée. Née Madelyn Martini, devenue Rose Cherry, la pauvre femme y a même perdu son nom.


Aussi, au hockey comme dans la vraie vie, il est impossible de dominer la domination : le goon ne triomphe pas du système, c’est le système qui triomphe de lui. La machine avale et digère ; après le goon, il y aura d’autres goons, même s’il en meurt trois par année. Et comme toujours dans la logique capitaliste, la tragédie collective est ramenée au drame individuel, avec une incompréhension dont la sincérité ne tient qu’à l’aveuglement nécessaire pour maintenir un système nocif mais qui fait vivre son monde. Les commentaires unanimes après la mort de Belak tournaient autour de la variation: « Je ne comprends pas, il avait l’air si gai. » En dépit de l’émoi médiatique, les têtes dirigeantes de la ligue ont insisté sur les facteurs individuels menant à ces mots, refusant d’y voir plus qu’une coïncidence et reportant à des comités le soin de se pencher sur la question et d’émettre des recommandations qui, on le sait d’avance, laisseront l’essentiel du problème entier. L’avis unanime des goons – André Roy, Dave Morrissette, etc. – à l’effet que les bagarres sont une forme de mal nécessaire impossible à enrayer est encore plus problématique. On entre ici dans une crise de la fausse conscience : alors que tous ces joueurs sont capables de détailler, sur une base empirique, la problématique des bagarres et de dénoncer leurs multiples effets nocifs, ils n’arrivent pas remettre en cause l’existence même de cette violence et vont jusqu’à la justifier.


La crise du goon est celle d’un état contradictoire du développement du hockey, mais cette contradiction est niée par l’idéologie. Le bon docteur Joseph Gabel parlerait de la justification des bagarres comme d’un « rationalisme morbide » caractéristique de la schizophrénie : l’intériorisation de la violence par la rationalisation d’un système aliénant et destructeur ne peut mener qu’à la maladie mentale, dont la dépression fait partie. Aussi, le fin mot de l’histoire revient au commissaire de la ligue. Gary Bettman, en guise de tout effort sur la question, s’est engagé à donner un meilleur suivi aux joueurs dépressifs. Tant qu’à jouer à l’autruche, il pourrait s’inspirer de la compagnie chinoise Foxconn. Sous-traitante d’Apple, cette compagnie a fait face à une vague de suicide parmi ses employés. Elle s’est alors engagée à régler le problème et n’a pas lésiné sur les mesures : elle a installé des filets anti-suicide.