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Se payer une crise, ou pas.   ~   23.11.10

Le monde bouge, il craque de partout. Il ne sera pas dit que la crise est passée, maintenant qu’on veut la faire payer à ceux qui payent toujours. La Grèce a brûlé au printemps, les Français sont sortis cet automne. Aujourd’hui, le Boston Globe présente 50 photographies prises dans les deux dernières semaines de différentes manifestations dans le monde qui montrent que le ressac est global :



- au Portugal, on proteste contre une nouvelle taxe sur les activités sportives, destinées à renflouer les coffres du gouvernement (11) ;
– en Corée, un manifestant contre la tenue du G-20 – dont le sujet, nous dit-on sont l‘économie mondiale et le moyen de remédier à la crise financière et – goûte à la même médecine qu’un millier de Canadiens (15 et 30 et 49)
– à Tokyo, on en a contre le sommet de l’APEC (vous souvient-il du Sergent Pepper? (17) ;
– les scientifiques de l’Académie des sciences bulgare tiennent une vigile contre l’importante réduction de leur budget de fonctionnement et les politiques négligentes en matière de science (19) ;
– les Grecs encore, contre un nouveau nouveau plan d’austérité probablement imposé par le combo FMI/UE (23) ;
– mais de manière importante, les étudiants bulgares sont également dans la rue, contre le sous-financement de leur système scolaire, tout comme les étudiants chiliens (28), les italiens (32) et leurs camarades anglais (35, 36, 37) qui sont probablement les plus visés du lot.





Et bientôt les Québécois. Aujourd’hui se tient une manifestation contre la hausse généralisée des tarifs prévue dans le dernier budget, lequel contenait une série de mesures régressives, fiscalement et moralement ; fiscalement puisqu’elles font payer les individus le même montant, peu importe leur situation financière – c’est le cas de la hausse de la TVQ et des tarifs d‘électricité ; moralement parce qu’elles s’attaquent aux fondements de ce qui reste des acquis sociaux – « franchise » santé, hausse des frais scolaires – sans quoi la « société » québécoise ne serait plus que le centre d’achats dont les hystériques de droite fantasment.



Les photos du Boston Globe le montrent, la situation du Québec s’inscrit dans un contexte global qui n’a rien de fortuit. C’est l’exact envers de la mondialisation contre laquelle se sont élevé les protestations il y a une dizaine d’années, celle qui prônait l’abolition des frontières pour les marchandises, question d’accélérer le commerce. L’industrie s’est installée dans les zones de non-droit, comme en Chine ou dans les maquiladoras du Mexique, vidant progressivement les pays « riches » d’emplois manufacturiers payants. Elle a aussi exigée des allégements fiscaux, laissant une charge toujours plus importante de l’assiette fiscale aux travailleurs. Elle a décrété que les lois sociales n‘étaient pas bonnes pour elles, ni – l’horreur! – les syndicats ; les employés de Wal-Mart à Jonquière ont servi d’exemple.



Il faut dire qu’on vivait – et qu’on vit toujours – sous le régime néo-libéral. Toute intervention de l‘état est devenue suspecte, même chez les élus, qui s’en font des partis toujours de plus en plus radicaux. On voit alors des gouvernements se refuser des revenus en dégrevant d’impôts les entreprises, en bradant ses ressources naturelles ou en donnant ponctuellement des cadeaux électoraux, oubliant momentanément leurs responsabilités futures. Des politiques menées ici avec volontarisme par ces crosseurs de libéraux, qui ont écoeuré tout le monde de la politique, si bien que pas 60% de la population n’est allée voter aux dernières élections. On ne doute pas que leur but ultime soit de faire en sorte que plus personne n’aille voter, sinon leurs amis de la mafia, de la construction, des firmes de génie-conseil, du barreau et les autres fabricateurs d’enveloppes blanches et brunes.



Et quand tous se seront désinvestis de la chose politique, que l‘État aura fini de s’aliéner ses dernières prérogatives, il ne restera plus de ce régime que la lutte de tous contre tous, celle de la surconsommation débile de VUS et de iphones. On en était là en 2008 : c’est au moment où les cartes de crédits furent remplies que les financiers ont réussi le tour suprême de revendre ces dettes comme étant des actifs, souvent à des fonds de retraite des même travailleurs qui vont les renflouer. Ce système est aussi parfait que dément. Finalement tout s’est écroulé. La caisse de dépôt en a perdu pour 13 milliards, alors que les banques américaines ont vacillé avant d‘être déclarées « too big to fail ». George W. Bush leur a fait un plan de sauvetage de 700 milliards d’argent public, à ponctionner dans les poches de ceux qui payent des impôts, c’est-à-dire majoritairement les travailleurs. Michael Moore vous rappellera tout ça dans Capitalisme, une histoire d’amour, et notamment comment en l’absence de balises, l’argent du bailout est allé en bonus aux mêmes écoeurants.



Le monde est en crise. Les peuples des pays occidentaux sont dans la rue, particulièrement les étudiants. Cible facile : au lieu du courage nécessaire pour aller chercher l’argent là où il se trouve, on va le prendre dans une portion vulnérable de la population, sans réel poids politique, sans incidence sociale. On les a préparé, depuis le temps qu’on leur dit qu’on va dégeler les frais de scolarité. On a préparé la population aussi, en mobilisant tout l’appareil médiatico-idéologique (éditorialistes, chroniqueurs, économistes autoproclamés) en répandant cette image d’enfants-gâtés-tout-qui-ont-tout-cuit-dans-le-bec, alors même qu’on apprenait cette semaine que leur nombre a doublé dans la fréquentation des banques alimentaires.



Des étudiants, j’en vois des centaines chaque jour. Je les vois là, ingénus, vulnérables, insouciants. Pitonner sur leur iphone, niaiser sur facebook, emprunter le char des parents pour aller à l‘école. Je me demande s’ils savent ce qui se trame. Je me demande s’ils savent qu’ils vont payer, payer à un point inimaginable, mais je veux dire, payer en tabarnak. Ce n’est pas un « dégel » qu’on envisage, c’est un déluge. Un tournant majeur, brutal, qui va redéfinir pour longtemps le pacte social québécois. Je me demande ce qu’ils diraient en voyant les photo du Boston Globe, s’il leur viendrait à l’idée de faire des liens et de se dire que ce qui se passe dans le monde se passe aussi au coin de la rue. On s’apprête à mettre une grave hypothèque sur leur vie ; je ne vois qu’elle se terminera autrement que la crise des subprimes. Sans plan de sauvetage.



Après trente ans de néo-libéralisme, nous sommes à un point tournant. Les libéraux s’apprêtent à donner le grand coup que les Anglais viennent de donner à leur population. « On ne payera pas pour leur crise » disaient les protestataires grecs. Il y a une manifestation aujourd’hui, partout au Québec, contre le budget anti-social d’avril dernier. Le 6 décembre c’est au tour des étudiants. Me semble que ce devrait n‘être qu’un début, et que la mobilisation altermondialiste de la décennie dernière devrait se répercuter dans le ressac actuel. Comme disait un poète méconnu mais tellement juste : faudrait que la marde pogne une bonne fois pour toute.