1924





Requiem pour une façade   ~   22.02.10



On détruit la façade. On n’a jamais crû le promoteur lorsqu’il disait vouloir préserver un cachet historique en l’intégrant dans son projet immobilier ; il a patiemment attendu que deux hivers fassent leur ouvrage et rendent les vieilles pierres inutilisables. Aussi, l‘état des choses le moins inacceptable était cet impossible équilibre entre la volonté de tout raser et les supposés gardiens du patrimoine qui la gardaient artificiellement debout. De manière assez appropriée, la façade se tenait juste en haut des bretelles fantômes de l’autoroute Dufferin, encore présentes l’an dernier. Ces tronçons inachevés se jetaient dans le cap, symboles parfaits d’une modernité absurde fondée sur le « progrès » et de son destin inévitable – se jeter rapidement et violemment dans un mur. Ces bretelles fantômes nous rappelaient aussi que cette modernisation s’était interrompue en chemin. Ce n’était qu’une pause momentanée : le travail devait être achevé.



Peut-être que l’édifice n’avait, effectivement, aucune valeur historique ; mais la façade, seule, exposée à tous les vents, était devenue une œuvre d’art moderne, une installation qui, par l’effet combiné de son absurdité et de son gigantisme, ouvrait un puissant potentiel poétique. Avant d‘être un symbole, la façade était un objet en soi, une ruine contemporaine, créée de toutes pièces, construite pour être une ruine. On eût dit une installation de Magritte : découpées en lignes claires, des fenêtres donnant des deux côtés sur le monde extérieur, sur un ciel bleu avec des nuages parfaits, ceci dans un édifice religieux détruit pour ajouter au goût du peintre surréaliste. Une réflexion sur la transparence de toute chose, sur l’objectivité du monde extérieur, et peut-être effectivement sur la difficulté, dans le monde d’aujourd’hui, de préserver une forme d’intériorité, éventrés que nous sommes tous par les bulldozers du monde contemporain. Sa popularité a été immédiate : personne n’a pu résister à la prendre en photo et les multiples clichés publiés sur Internet en ont fait un lieu de reconnaissance – un lieu commun – instantané. J’en ai même vu une peinture d’après photo exposée sur les murs d’un restaurant. La façade avait rejoint, en deux ans, le monde des représentations collectives.





Les ruines ont toujours fasciné les poètes. Souvenirs du temps jadis, saillies du passé dans le présent, mélancolies construites, propices aux rêveries sur l’inévitable destin de toute chose, elles renvoient l’homme à sa propre finitude. Le vieux Charles Baudelaire aurait certainement apprécié notre façade, lui qui, voyant son Paris dévasté par les visées répressives du baron Hausmann, s‘était plaint que « la forme d’une ville/change plus vite, hélas ! que le cœur d’un mortel ». Une vieille histoire : on rase les quartiers populaires pour amener des chars. Des chars d’assaut propres à mater les rébellions populaires qui dérangeaient le pouvoir du Second empire ; et au sens québécois, des chars automobiles qui accélèrent la circulation des biens et des personnes, une répression finalement plus efficace que la première. Mais ici, les rocs ne valent pas plus que les souvenirs. On dispose des uns comme des autres.



La modernité est une spirale avalante. Le délire de béton et d’automobile qu’on a imposé à Québec avait rendu le Patro caduque. Les fortifications, largement reconstruites, ne sont pas ce qu’il y a d’unique à Québec : l’est aussi son corollaire, le faubourg, autrefois dense, aux rues étroites, où pas l’une des catastrophes motorisées contemporaines n’eût trouvé d’espace de stationnement. On a passé des autoroutes dans le faubourg, créant une béance entre le Vieux-Québec et son quartier voisin, et l‘Église Saint-Vincent de Paul s’est trouvée isolée, et donc aussi inutile qu’inutilisable. Il est désormais dangereux de circuler à pied dans ce secteur, un sentiment accru lorsque les autobus de la ville négocient le virage entre Dufferin et la côte d’Abraham, laissant toujours une seconde d’angoisse aux passagers alors qu’ils croient que le véhicule risque de sombrer dans le cap. Il n’y a probablement plus rien à faire là sinon un hôtel – les promoteurs se gardant bien de souligner que cette inéluctabilité est construite de toutes pièces par et pour eux-mêmes.









Lors de la parution de Québec, ville dépressionniste, un écrivain à la mode nous avait reproché de reprendre de vieilles critiques sur l’urbanisme, exposant un discours qui finalement avait déjà été tenu. Nous avions dû lui rappeler que le passé est le garant de l’avenir, et que notre discours ne s’appliquait pas seulement aux erreurs d’antan mais à une réalité en train de se faire. Nous avions pris comme exemple le cas qui nous intéresse, à savoir cet hôtel assurément vulgaire puisqu’il n’y avait qu’à regarder de l’autre côté de la rue pour voir la catastrophe architecturale qu’est le Palace Royal, une autre pustule urbaine du même hôtelier Jacques Robitaille. Le livre dénonçait également la grossièreté et la mentalité d’épicier des promoteurs et du personnel politique qui opère au détriment de toute considération architecturale ou sociale, parce que, n’est-ce pas, des gens habitent dans cette ville. D’ailleurs, conscient du problème, le promoteur se fait bon prince : «Une fois que tout sera démoli, nous laisserons les débris de pierres sur place en attendant de lancer le projet. Si des citoyens veulent aller en chercher pour avoir un souvenir de l‘église, je n’ai aucun problème avec ça! ». Ces miettes aux pigeons devraient clore un débat qui commençait à l’énerver : « «Si ç‘a pris tant de temps, c’est à cause de deux ou trois chialeux, mais eux, ils ne sont pas là ce matin. Il n’y avait rien à faire avec cette façade, car seulement 20 % des pierres étaient encore bonnes et que le site était devenu trop dangereux. Bientôt, il y aura un bel hôtel à cet endroit ».



En effet, voyez plutôt :





Note : les photos 2 et 5 sont de Stéphane Groleau et ont été publiées sur Québec Urbain ; les autres proviennent du Soleil et ont été publiées sur Cyberpresse.