1924





L'ennemi du peuple   ~   18.03.11

Il faut se rendre à l’évidence, même si c’est difficile : j’aime le journal de Q et de M. Je l’aime d’un amour pervers, maladif. Dans la relation intime que j’entretiens avec la presse, je suis victime de violence conjugale. Chaque jour, il me fait chier, me nargue, me brutalise, et surtout il me ment à pleines pages ; mais rien à faire, j’y retourne toujours. C’est comme une dépendance. J’ai beau consacrer l’essentiel de mon temps de travail et de loisir à la littérature, il n’y a aucune publication qui me stimule autant que la presse à Pélador. Je suis intarissable là-dessus. La preuve, je devrais être en train de travailler à créer un site de poésie, et je suis encore en train d’en parler.


Autrefois, je n’entretenais que mépris pour cette gazette de stand à patates frites, cette feuille de chou qu’on trouvait sur les tables, à défaut d’en trouver dans les hamburgers. Il existe d’ailleurs une heureuse homologie entre la presse et la nourriture vite préparées et ingérées : on a les doigts sales et l’esprit lent après consommation, et vaguement mal au cœur. J’étais quand même fasciné, à l’époque, par les titres et illustrations d’accidents, d’incendies, de vols, de meurtres, de gangsters et de toute chose gassévisqueuse, comme dirait Ducharme. On avait l’impression que les rédacteurs rivalisaient d’imagination pour être plus sordides les uns que les autres.


D’ailleurs, à la fermeture d’Allô-Police en 2004, Claude Poirier déplorait à La Presse que son journal de « s » – sang, sexe, sport, scandale – se soit littéralement fait mangé la laine sur le dos : « Dans les belles années d’Allô Police, les années 60-70, on vendait à 200 000 copies! C‘était la référence dans le milieu policier. On faisait de quatre à six pages sur un drame policier. Mais avec l’arrivée du Journal de Montréal qui s’est fait un lectorat avec les sports et les faits divers, […] c’est devenu de plus en plus difficile de sortir des histoires exclusives une fois par semaine ». Allô-Police supplanté par le journal de Q et de M : je me souviens avoir trouvé ça révélateur, et très drôle en soi.


D’aucuns soutenaient pourtant que c’était bien là un journal populaire, qui donnait au peuple ce qu’il voulait ; et le peuple achetait. Tant pis pour les intellectuels et autres snobs. Le vrai monde, lui, n’avait pas honte d’être du vrai monde (la tautologie, la véritable figure de la non-pensée). Et puis n’était-ce pas là un authentique success story québécois? On présentait Pierre Péladeau, self-made man, comme l’incarnation du rêve américain dans une société si longtemps étriquée ; ce francophone réussit à s’imposer dans le monde des affaires et fut ainsi le véritable précurseur du Québec inc. Pire, le bonhomme était affable, voire, à l’image de son journal, simple et accessible. Expliquant le succès de ses entreprises et l‘absence de conflits de travail typiques des médias, il disait : « Moi, je suis d’abord un éditeur, pas un financier. De l’édition, ça se fait avec des êtres humains, ça traite des êtres humains ». On sait ce qui arriva.


Le bonhomme est mort, laissant un empire à son héritier. Assez fat, ce dernier prit la chose au mot et, héritant d’un empire, s’imagina empereur ; mais plutôt que de prendre exemple sur son paternel, il suivit les références culturelles de sa génération. Il prit ainsi pour modèle le vrai dominateur de l’univers, quelqu’un qui inspire crainte et aspire à l’immortalité : il serait le Darth Vader de la presse écrite. Son premier mouvement fut de liquider les rebelles en engageant de longs et pénibles conflits de travail. Il allait ensuite travailler à la propagation de la nuit néolibérale en diffusant partout sa funeste idéologie. Mais comment défendre l’indéfendable? Comment trouver des gens prêts à tirer dans leur camp et insulter le peuple – le vrai monde – à pleines pages chaque jour? Ce sera le rôle confié à son armée de Clone Troopers, constituée essentiellement de deux prototypes : les scabs et les cyborgs.


D’abord les cyborgs. Ils tiennent la place des anciens chroniqueurs – il y eût en effet une époque où des gens comme Lise Payette, Julius Grey et – gulp! – Léo-Paul Lauzon écrivaient dans le journal de Q et de M. Écrire, les machines font très bien ça, sans pour autant partager le ridicule travers humain qui est de penser et souvent de se piquer d’une forme d’originalité et d’unicité. Dans cette perspective, le modèle le plus réussi est sans contredit Nathalie Elgrably-Lévy. Sorti de la même usine qu’Ann Coulter, on l’a revêtu d’une apparence féminine vaguement attirante qui ne confond pourtant que les gogos. Sa principale qualité est sa mécanique rutilante, performante, irréprochable : elle produit toujours le même texte, peu importe le sujet dont elle traite. C’est également le cas pour le cyborg Éric Duhaime, sur lequel les concepteurs ont tenté d’innover en lui greffant des affects ; c’est plus ou moins réussi, puisque celui-ci énerve avec ses trémolos dans la voix, comme s’il était sur le point d’exploser, et fait couramment part de la crainte formidable que lui inspire Québec Solidaire. Personne n’ose lui dire qu’il est bien le seul.


On a d’autre part importé du journal Voir le robot Richard Martineau, qu’il fallut reformater, celui-ci s’étant déjà commis dans des opinions hostiles à l’empire ; cependant, il faut bien l’admettre, les programmeurs de celui-ci ont fait un travail de cochon. Ils ont au moins arrêté de lui faire produire des textes. Désormais, il n’écrit plus que des lignes, qui sont raboutées à la va-comme-je-te-pousse, un trait qu’il partage avec le droïde Michel Hébert, qui est assurément le seul « chroniqueur » de la profession dont la colonne ne fait qu’un quart de page, tassée sur le bord comme si elle tentait d’en sortir. Enfin, d’autres machines sans intérêt remplissent le vide de leur vide en générant du « contenu » éditorial. Ils disent tous la même chose et franchement, c’est souvent ennuyant.


Heureusement, il y a les scabs. Contrairement à ce qu’on pourrait penser, les scabs ne sont pas des êtres humains. Roger Valois, vice-président sortant de la CSN, s’était approché au mieux de la nature profonde du scab en disant : «Comme m’avait dit un poète : après que Dieu eut créé le serpent à sonnette, le vampire et le crapaud, il lui restait une substance avec laquelle il a fait le scab. Seulement, je les reconnais, ce sont des trous-du-cul ! » Aussi, il ne vaut même pas la peine de lui donner une personnalité : peu importe son nom, il se fond dans la masse des Clone troopers rassemblés dans l’agence de presse QMI.



Plutôt que de reconquérir la part manquante de son humanité, le scab, fait de si vils matériaux, aspire plutôt à gravir les échelons de l’empire et devenir un cyborg. C’est précisément là qu’il se trahit : dans son désir d’émuler ce que la technologie offre de meilleur, il en fait trop. On peut le voir, par exemple, dans sa couverture des mobilisations contre les budgets provinciaux de 2010 et 2011.


Ces deux budgets prévoient l’augmentation des taxes, des tarifs d’électricité, de divers autres tarifs, une augmentation majeure des droits de scolarité, des hausses de cotisation dans le régime des rentes mais une baisse dans la prestation de celles-ci ; ceci alors que l’État québécois se prive de revenu en bradant ses ressources naturelles – minerai, gaz, pétrole, etc. – à vil prix, ce qui s’explique par le fait que ce sont d’autres libéraux qui occupent les postes de lobbyistes dans le secteur de l’énergie. Ce même État se fait allègrement fourrer en surpayant les contrats offerts en sous-traitance par un système de collusion / corruption abondamment documenté et contre lequel le gouvernement s’obstine à ne pas enquêter puisque se trouvent là de nombreux donateurs du parti. Bref, il faut bien combler le trou de la caisse et que quelqu’un paie : ce sera le peuple.


Ledit peuple s’est donc mobilisé samedi dernier et plus de 50000 personnes ont manifesté contre ces budgets. En voici la couverture du JdeM, vue à travers l’agence de scabs QMI :




Il n’y a évidemment personne qui manifeste pour les déficits. Il s’agit d’un mensonge tellement gros, tellement énorme, que la nouvelle rapportée passe immédiatement au second plan. On ne lit plus que le titre – ce qui est un peu l’usage pour ce « journal ». D’ailleurs, pour être sûr qu’on la pogne, le titreur a mis le « pour » en italiques. Ceci dans le seul but de réveiller les réflexes pavloviens des lecteurs préalablement abrutis par les cyborgs dont on retrouve un des mantras dans le corps du texte lorsqu’on parle d’organisations « syndicales, communautaires, étudiantes, féministes et écologistes », la litanie habituelle du pas-vrai-monde, des gauchistes et des pouilleux. Du reste, amorcer le texte sur une manifestation en parlant des arrestations est, quant à lui, plutôt un réflexe de scab.


Avec celle-là, le journal de Q et de M – de M, dans ce cas-ci – passe à un autre niveau et se trouve une nouvelle position dans le champ intellectuel : celui d’ennemi du peuple. Son lectorat est exactement celui qui est le plus touché par les mesures budgétaires ; il est impossible qu’à terme, celui-ci paye pour se faire continuellement insulter par des machines et des trous de cul. D’ailleurs, cette innovation n’est peut-être pas si bon signe pour l’empire. L’encadré a fait le tour des réseaux sociaux : le comité de citoyens de Saint-Sauveur l’a publié avec la légende « Pouha ha ha! ». « Ça, c’est drôle » a écrit un autre, en ironisant qu’il s’agissait là de « journalisme de combat ». Et c’est peut-être là que le scab intrépide a gaffé : en sortant des antiennes habituelles des cyborgs, il a ouvert une brèche dans le système idéologique de l’empire qui fait passer de l’air. Qu’arriverait-il si le lectorat du journal de Q et de M se mettait à le lire pour rire un bon coup? Si en fait son lectorat savait d’entrée de jeu qu’on lui ment, et que ceci faisait partie de son pacte de lecture?


Voici ce qui arriverait – en fait, ce qui va arriver à coup sûr, tellement ce torchon (mais, encore une fois, comment se torcher avec de la marde?) est rendu loin dans son délire : après avoir pris la place d’Allô-Police, le journal de Q et de M va prendre celle laissée vacante par le Weekly World News. Vous savez, cette publication fantaisiste et délirante qui annonçait régulièrement des présences d’Elvis toujours vivant, suivait les aventures du « bat boy », l’enfant chauve-souris, et présentait des nouvelles aussi extravagantes qu’inventées. Les rédacteurs devaient s’en payer toute une tranche. Il y avait pourtant une forme d’ambiguïté : des lecteurs peu avertis pouvaient-ils croire qu’il y avait là une quelconque relation avec la réalité? La même question se posera pour le J de Q et de M, qui finira avec un lectorat combiné de crédules et d’initiés, le premier groupe rapetissant toujours au profit du second. C’est ainsi que s’étiolent les empires : plus personne ne les prend au sérieux.