
Paul-Émile Borduas
Abstraction verte, 1941
Musée National des Beaux-Arts de Montréal
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Extrait de « L’Abstraction verte de Borduas », de François-Marc Gagnon, dans Vie des Arts, n° 101, 1981 (texte complet – pdf)
Abstraction verte, que Borduas considérait, en 1956, comme son «premier tableau entièrement non préconçu» et «l’un des signes avant-coureurs de la tempête automatiste qui monte déjà à l’horizon», vient d‘être retrouvé. Il y a quelques mois encore, nous regrettions «que sa trace soit perdue», même si nous avions alors «des raisons de croire que cette toile n’avait pas été détruite ». Nous savions qu’Abstraction verte avait été exposée à deux reprises: une première fois, en janvier 1942, au Séminaire de Joliette; puis, en octobre 1943, à la Dominion Gallery. Cette dernière exposition avait intéressé les jeunes amis de Borduas. Guy Viau lui consacra un article dans le Quartier Latin. Mais Abstraction verte avait fasciné le poète Remi-Paul Forgues qui finit par s’en porter acquéreur, probablement au début de l’année 1944.
Les choses ne devaient pas en rester là. Borduas semble avoir regretté cette vente. Deux ans après, il proposa à Remi-Paul Forgues deux gouaches de 1942 pour son tableau, et Abstraction verte revint dans la collection de l’artiste. À partir de ce moment, on perdait sa trace du moins du vivant de Borduas car, mystérieusement, il réapparaissait à la Galerie Levi, à Milan, le 22 mai 1962 (deux ans après sa mort), à une exposition intitulée Borduas, Riopelle e la giovane pittura canadese, préfacée par le critique italien Guido Ballo. A cette exposition de Milan, Borduas était représenté par cinq toiles toutes désignées de la façon la plus vague au catalogue, sauf notre Abstraction verte. […]
On vient d’apprendre en effet que le tableau était entre les mains de Florence Loeb depuis I960 (elle le tenait non de Borduas lui-même mais du médecin de Borduas à Paris. Florence Loeb est la fille du fameux marchand de tableau parisien, Pierre Loeb6. Abstraction verte n’aurait pu tomber en meilleures mains. Si quelqu’un était conscient du travail des automatistes canadiens à Paris, c‘était Pierre Loeb. On sait que la Galerie fut la première galerie parisienne contactée par Riopelle à Paris, en 1947, à manifester quelque intérêt pour les travaux des automatistes canadiens. C’est même grâce à une lettre d’introduction de Pierre Loeb à André Breton que Riopelle put rencontrer le poète français pour la première fois.
C’est donc Florence Loeb qui, en 1962, avait prêté son tableau à la Galerie Levi, de Milan. Consciente de son importance historique, vue sa date (il est bel et bien daté de 1941), Florence Loeb avait compris l’intérêt de faire figurer Abstraction verte, malgré ses dimensions modestes, avec des exemples plus récents de la production de Borduas. Le reste est de l’histoire toute récente. […]
Abstraction verte est un tableau de dimensions modestes, disions-nous. Il mesure 25 cm 4 sur 35,6. Il est signé et daté, en bas, à droite, dans l’image: Borduas. Peint en vert, rouge, blanc, noir et jaune, il porte bien son titre, le vert y dominant nettement. Borduas y a fait l’usage de la spatule d’une manière assez caractéristique des tableaux de l‘époque. La peinture est essuyée ou appuyée à la spatule, et les empâtements sont discrets. Une forme centrale colorée, vaguement rectangulaire, est zébrée de coups de spatule parallèles et obliques. Cette forme se détache sur un fond sombre rehaussé de rouge, en haut et en bas, à droite. Sur le côté gauche, paraissent quelques ajours blanc bleuté dans la pâte noire du fond. La matière et le coloris font penser à Rouault, mais c’est une remarque qui s’applique à plusieurs oeuvres de Borduas en 1941.